07.06.2008

ET LE BROUILLARD

Et le brouillard montait
Comme une solitude amère,
Sur celle des pauvres.
Leur couvrant l’espace d’autrui
Dont ils n’ont plus l’accès.
L’argent qu’ils n’ont pas
Repousse le don.
On ne reçoit pas à une table vide
Et l’on n’est pas invité
Aux festins sans rendement.
Il faut vivre seul sa pauvreté
Les autres entraînent aux dépenses
Impossibles ou au masque injuste de l’avarice.
Le brouillard devient de plus en plus opaque
Sur la solitude du pauvre.
L’enlisant avant sa mort
Avec le visage des autres refusé.


Extrait de « Derniers poèmes » de Simone Giacoletto

08.05.2008

Les adultes ont besoin de jouets

Les adultes ont besoin de jouets.
Ils ont les enfants… les chiens.
Ils passent des uns aux autres
Presque avec les mêmes gestes,
Les mêmes mots !
Les grands ne sont que des enfants qui ont grandi,
Qui l’ignorent,
Et s’imaginent avoir tellement changé !
Alors ils jouent aux généraux,
Aux diplomates,
Au papa, à la maman,
A détraquer le grand réveil
Qu’est l’univers,
A ne plus savoir comment le reconstruire…
Ils inventent des hommes en carton
Ou en fer, tels de gigantesques pantins,
Pour leur arracher bras et jambes,
Et leur mettre des mécaniques d’entrailles.
Puis comme le monde risque
De ne pas finir assez vite tout seul
Ils y participent en faisant
Exploser une nouvelle poudre…
Et tout à coup il y a des cadavres partout,
Avec des tas de gens qui se disputent…
Les grands enfants-adultes
Ont perdu
La joie de leurs petits enfants.


Simone GIACOLETTO – Derniers poèmes - Ed Perret-Gentil

26.04.2008

Viens en France, enfant lointain...

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Viens en France, enfant lointain.
Nous avons des blés qui dansent,
Qui dansent : on dirait des poupées.

Viens en France, enfant lointain.
Nous avons des villes vieilles,
Vieilles dont chaque pierre a une histoire;
Et des villes jeunes, jeunes,
Plus jeunes que toi.

Viens en France, enfant lointain.
Tu connaîtras des garçons comme toi,
Qui jouent, qui apprennent,
Qui veulent être heureux.

Viens à Paris, enfant lointain.
Dans ma maison, il y a de la musique,
Du soleil, des gâteaux, des livres profonds,
et au dehors une girafe énorme : la Tour Eiffel,
Que tu pourras peindre en bleu,
En mauve, en rouge,
Tant que tu voudras.

Alain BOSQUET

17.04.2008

Partir

Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères
, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot

mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot?

Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies,
humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l'oeil des mots
en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.

Et vous fantômes montez bleus de chimie d'une forêt de bêtes traquées de machines tordues d'un jujubier de chairs pourries d'un panier d'huîtres d'yeux d'un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d'une peau d'homme j'aurais des mots assez vastes pour vous contenir
et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grand délire de la mentule de Dieu
terre sauvage montée des resserres de la mer avec
dans la bouche une touffe de cécropies
terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu'à
la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en
guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des
hommes


C'est évidemment un poème de AIME CESAIRE

10.04.2008

Le Fier Monde

Du Fier Monde au Tiers Monde où est le blé tendu ?
Du Fier Monde au Tiers Monde un seul ordinateur
aligne les cargos d’angoisse et les wagons
de remords congelés. Du Fier Monde au Tiers
Monde

les fusils mangent à leur faim, les mitrailleuses
forment les grands troupeaux de bêtes bien
portantes.
Pour l’homme de Turin, l’homme de Calcutta
est un cadavre de mulet : passez, voieries !

Pour les enfants du Rhin, les enfants du Mékong,
quand ils plantent le riz, devraient planter leur tête
parmi les autres boues. Du Tiers Monde au Fier
Monde,

il ne s’exporte rien qu’un regard minéral,
matière sans valeur pour la riche planète.
Du Tiers Monde au Fier Monde où est l’amour
perdu ?


Alain Bosquet

05.04.2008

Recette

Prenez un toit de vieilles tuiles
Un peu avant midi.

Placez tout à côté
Un tilleul déjà grand
Remué par le vent.

Mettez au-dessus d’eux
Un ciel de bleu, lavé
Par des nuages blancs.

Laissez-les faire.
Regardez-les.


GUILLEVIC (1907-1997)<

25.03.2008

En Chine

Les Buttes-Chaumont peintes sur un paravent, c'est la Chine. Quatre Européens menacés de potence sont conduits aux poutres tous les matins avec politesse. Cela arrive rarement. Une dame de ménage en me versant du café me regarde plus que la tasse ; pourtant pas une goutte ne tombe à côté.

L'embassadeur de France et le muezzin rivalisent de silences et de réticences. Tout est ici net et propre comme au paradis. Ce n'est qu'une apparence.


Max Jacob

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" Né le 11 juillet 1876, à Quimper-Corentin, Max Jacob, qui vint de bonne heure se fixer à Paris, s'était lié avec les poètes et les peintres les plus ardents et les plus audacieux de notre temps. On a pu dire de lui qu'il fut non seulement poète et peintre, mais précurseur et prophéte : son oeuvre si diverse, où l'ironie laisse toujours transparaitre la plus chaude tendresse et la sensibilité la plus fine, marque une véritable date dans la poésie française. Depuis Aloysius Bertrand, Baudelaire et Rimbaud, nul plus que lui n'avait ouvert à la prose française toutes les portes de la poésie. Entre les poèmes en prose du Cornet à dés et les poèmes en vers du Laboratoire Central, entre les Oeuvres Mystiques et Burlesques du frère Matorel et Le Terrain Bouchaballe, la poésie occupe le domaine entier de la vie parlée, dans la réalité, et en rêve. "

Paul Eluard, 1941

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Max Jacob est un poète, romancier, essayiste, épistolier et peintre français, né le 12 juillet 1876 à Quimper et mort le 5 mars 1944, prisonnier au camp de Drancy.

Il y a soixante ans, Max Jacob (1876-1944) quittait cette planète. Toute sa famille avait été arrêtée et assassinée par les nazis et les traîtres français qui collaboraient avec eux, Max Jacob l'un des plus déterminants poètes du XXème siècle devait hélas subir le même sort.

21.03.2008

Point de vue

Une fleur, sur sa fille penchée,
Doucement lui disait à l’oreille :
- Fillette, je te vois éclore
Et je crois le moment venu
De te dire enfin tout le vrai,
De te faire connaître sans feinte
L’atroce destin des graminées !

Le Soleil, notre père céleste,
N’a pas désiré, tu le sais,
Que la plante se plante à sa guise,
Non plus qu’elle change de place…
Vivre donc et mourir nous faut
Sur la motte qui nous fit naître…
Louons, bénissons le Seigneur !

Mais d’autres créatures existent,
Qui se meuvent sur quatre tiges
Qu’elles peuvent arracher de terre
Et savent repiquer à leur gré.
C’est ainsi qu’elles sont capables
D’aller et venir sans cesse,
Tantôt vite et tantôt lentement.

L’une d’elles, un horrible monstre,
L’Agneau (que son nom soit maudit !)
Tout au long du jour nous tourmente.
Insatiable, assoiffé de sève,
Le méchant nous tire, nous arrache,
Nous déchire, nous mâche et broie,
Nous fait disparaître en son corps.

Impossible de lui résister !
Impossible de fuir ni de nuire
D’aucune manière à l’ennemi !
Il nous faut le voir sans pitié
Massacrer nos sœurs, nos compagnes,
En rêvant, mais toujours en vain,
Qu’une ultime bouchée le tue !

Cet assassin, fléau de notre espèce,
Nous aurait déjà toutes détruites
Si Notre Sire le Soleil
N’avait suscité contre lui,
En châtiment de tous ses crimes,
Un être gracieux et doux
Qui nous venge, nous défend, nous protège.

C’est le Loup (béni soit son nom !)
Dont le trot léger nous effleure
Sans blesser nos tendres pétales ;
C’est le Loup qui, perçant l’ennemi,
Fait ruisseler sa sève visqueuse
Qui coule sur nous, rouge et grasse,
Ainsi qu’une rosée nourrissante.

Fleurette, ma fille, aime-le,
Cet aimable Loup, notre frère !
Cache-le quand il se tapit
Pour son œuvre de haute justice !
S’il fuit, dissimule sa fuite.
S’il meurt (il peut mourir, hélas !)
Penche-toi pour saluer sa dépouille.


Pierre Gripari Les chants du nomade – éd. L’âge d’homme

08.03.2008

Epître aux femmes

Ô femmes, c'est pour vous que j'accorde ma lyre ;
Ô femmes, c'est pour vous qu'en mon brûlant délire,
D'un usage orgueilleux, bravant les vains efforts,
Je laisse enfin ma voix exprimer mes transports.
Assez et trop longtemps la honteuse ignorance
A jusqu'en vos vieux jours prolongé votre enfance ;
Assez et trop longtemps les hommes, égarés,
Ont craint de voir en vous des censeurs éclairés ;
Les temps sont arrivés, la raison vous appelle :
Femmes éveillez-vous et soyez dignes d'elle.


Si la nature a fait deux sexes différents,
Elle a changé la forme, et non les éléments.
Même loi, même erreur, même ivresse les guide ;
L'un et l'autre propose, exécute ou décide ;
Les charges, les pouvoirs entre eux deux divisés,
Par un ordre immuable y restent balancés.[...]


Mais déjà mille voix ont blâmé notre audace ;
On s'étonne, on murmure, on s'agite, on menace ;
On veut nous arracher la plume et le pinceau ;
Chacun a contre nous sa chanson, ses bons mots ;
L'un, ignorant et sot, vient, avec ironie,
Nous citer de Molière un vers qu'il estropie ;
L'autre, vain par système et jaloux par métier,
Dit d'un air dédaigneux : Elle a son teinturier.
De jeunes gens à peine échappés au collège
Discutent hardiment nos droits, leur privilège ;
Et les arrêts dictés par la fatuité,
La mode, l'ignorance, et la futilité,
Répétés en écho par ces juges imberbes,
Après deux ou trois jours sont passés en proverbes.
En vain l'homme de bien (car il en est toujours)
En vain l'homme de bien vient à notre secours,
Leur prouve de nos coeurs la force, le courage,
Leur montre nos lauriers conservés d'âge en âge,
Leur dit qu'on peut unir grâces, talents, vertus ;
Que Minerve était femme aussi bien que Vénus ;
Rien ne peut ramener cette foule en délire ;
L'honnête homme se tait, nous regarde et soupire.
Mais, ô dieux, qu'il soupire et qu'il gémit bien plus
Quand il voit les effets de ce cruel abus ;
Quand il voit le besoin de distraire nos âmes
Se porter, malgré nous, sur de coupables flammes !
Quand il voit ces transports que réclamaient les arts
Dans un monde pervers offenser ses regards,
Et sur un front terni la licence funeste
Remplacer les lauriers du mérite modeste !
Ah ! détournons les yeux de cet affreux tableau !
Ô femmes, reprenez la plume et le pinceau.
Laissez le moraliste, employant le sophisme,
Autoriser en vain l'effort du despotisme ;
Laissez-le, tourmentant des mots insidieux,
Dégrader notre sexe et vanter nos beaux yeux ;

Laissons l'anatomiste, aveugle en sa science,
D'une fibre avec art calculer la puissance,
Et du plus et du moins inférer sans appel
Que sa femme lui doit un respect éternel.
La nature a des droits qu'il ignore lui-même :
On ne la courbe pas sous le poids d'un système ;
Aux mains de la faiblesse elle met la valeur ;
Sur le front du superbe, elle écrit la terreur ;
Et, dédaignant les mots de sexe et d'apparence,
Pèse dans sa grandeur les dons qu'elle dispense. [...]


Constance de THÉIS (1767-1845)

07.03.2008

LA VIE AUGMENTE

Quand on nous dit :
La vie augmente, ce n'est pas

Que le corps des femmes
Devient plus vaste, que les arbres

Se sont mis à monter
Par-dessus les nuages,

Que l'on peut voyager
Dans la moindre des fleurs,

Que les amants
Peuvent des jours entiers rester à s'épouser.

Mais c'est, tout simplement,
Qu'il devient difficile
De vivre simplement.


GUILLEVIC

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